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La fameuse écriture inclusive

  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

Google, on est fatiguées de repasser derrière ton correcteur automatique qui ignore les accords féminins. Hier encore, on écrivait "Nous sommes ravies" et le correcteur l'a changé, sans qu'on lui demande rien, en "Nous sommes ravis".


Alors on s'est dit qu'il y avait un article à écrire sur l'écriture inclusive ("Google est sexiste" aurait été un peu court comme titre).


Comme d'habitude, on va creuser la définition, les usages, et surtout comment l'écriture inclusive percute notre domaine : le design graphique.



Qu’est-ce que l’écriture inclusive ?


Définition et contexte


L'écriture inclusive est un ensemble de pratiques rédactionnelles qui vise à ne plus faire du masculin la forme par défaut du langage, en rendant visibles les autres genres partout où la grammaire les effaçait jusque-là. L'objectif : réduire les inégalités entre féminin et masculin pour des textes plus égalitaires.


L'écriture inclusive s'est imposée en quelques années comme un sujet de société à part entière, porté aussi bien par des collectivités comme la mairie de Paris que par des maisons d'édition scolaires, quand d'autres institutions, à commencer par l'Éducation nationale, choisissent au contraire de l'interdire dans les actes officiels.


Mais si la démarche part d'un constat assez consensuel (sur le plan linguistique, le masculin pluriel gomme effectivement toute trace du féminin dans un groupe mixte), elle devient hautement clivante dès qu'il s'agit de la mettre en pratique. D'un côté, on y voit un outil de justice symbolique, un moyen d'ajuster la langue à une société qui a changé. De l'autre, on redoute une complexification du français, un frein à la lecture pour les personnes dyslexiques ou malvoyantes, et jusqu'à une forme de manipulation idéologique du langage.



Petit guide des types de langage inclusif


Pour s'y retrouver, il faut distinguer plusieurs familles de pratiques, qui n'ont ni le même degré de visibilité, ni le même impact sur la lecture.


  • Le point médian est sans doute la plus connue et la plus contestée : il condense les genres à l'intérieur d'un même mot (acteur·rice), au prix d'une lisibilité réduite et d'une ponctuation qui déroute, surtout à l'oral (on peut le prononcer [acteurice]).

  • Les parenthèses, jouent un rôle proche en isolant la terminaison féminine (collaborateur(rice)). Mais elles installent de fait une hiérarchie entre les genres, puisque la parenthèse sert habituellement à isoler une information jugée secondaire.

  • La double flexion consiste à écrire les deux formes en toutes lettres (les rédacteurs et les rédactrices), une solution plus lourde mais qui ne heurte pas la grammaire traditionnelle.

  • L'accord de proximité revient à une règle grammaticale ancienne, où l'adjectif s'accorde avec le nom le plus proche plutôt qu'avec le masculin par défaut (les garçons et les filles sont intelligentes).

  • Le langage épicène privilégie des mots déjà neutres ou collectifs (le personnel, la population étudiante) pour contourner la question du genre plutôt que de la trancher.

  • Les pronoms neutres (comme iel) cherchent à sortir du système binaire masculin/féminin. À cela s'ajoute un mouvement plus discret mais bien ancré dans l'usage courant : la féminisation des noms de métiers, qui a fait entrer l'autrice, la docteure ou la ministre dans le langage sans forcément passer par une typographie particulière.



Comment l’utiliser ?


Et si on devait vraiment changer nos habitudes d'écriture ?


Passer à l'écriture inclusive de façon systématique ne se joue pas seulement au niveau du vocabulaire : c'est toute une chaîne de production de contenu qu'il faut repenser, du brief initial jusqu'à la mise en page finale.


Concrètement, la première étape consiste à choisir une doctrine claire plutôt que de piocher au hasard parmi les formes existantes, un même mot pouvant aujourd'hui s'écrire prêt·es, prêt-e-s, prêt(e)s ou prêtes selon les guides de style consultés. Pour un contenu destiné à être lu à voix haute ou consulté via une synthèse vocale, mieux vaut privilégier la double flexion ou le langage épicène, plus digestes à l'oral. Le point médian, lui, se réserve aux supports strictement écrits, en évitant les titres et les balises techniques où il peut nuire au référencement naturel.


Ce choix a des répercussions directes sur la forme visuelle du texte : les phrases s'allongent, la ponctuation se densifie, la respiration typographique change, ce qui oblige à revoir l'interlignage, la taille des caractères ou la largeur des colonnes pour ne pas alourdir la lecture (oui, ce sont aussi des questions pour les graphistes).


Sur le fond, ce chantier redistribue aussi les priorités d'un texte : on gagne en représentativité et en clarté sur la composition réelle d'un groupe, mais on accepte en échange une charge cognitive supplémentaire, à condition de la doser intelligemment pour ne pas exclure les publics pour qui la lecture est déjà un effort.


Autrement dit, adopter l'écriture inclusive n'est pas un interrupteur qu'on actionne d'un bloc, mais un ajustement permanent entre l'intention politique du texte, son support de diffusion et le confort de lecture qu'on veut garantir à celles et ceux qui le liront.



Et donc, dans le design graphique ?


Qu'est-ce que vous croyez ? Les Alfredines ne s'égarent jamais bien loin du design graphique !


Dans le design graphique, cette question est passionnante, car elle touche aussi à l'apparence d'un texte. Comme vous le savez, on est de grandes fans de typographie, alors on ne va pas se priver d'en parler !


Dans un article sur l’accessibilité, nous évoquions déjà le travail de Tristan Bartolini et sa typographie inclusive.


Tristan Bartolini a créé une typographie épicène, pour repenser l’alphabet comme neutre, et donc plus inclusif. De nouveaux dessins de caractères font leur apparition, permettant d'écrire des mots sans marquer le genre.



On trouve son travail beau et convaincant graphiquement. Il est d'autant plus impressionnant que, même expérimental en apparence, il respecte les contraintes techniques rigoureuses propres à l'art typographique. Ce système s'applique au "squelette" des caractères, et donc à différentes familles de typographies.


Image des caractères de la typographie épicène de Tristan Bartolini
Image des caractères de la typographie épicène de Tristan Bartolini

Prise dans son ensemble, cette planche semble compliquée, mais caractère par caractère, on arrive à distinguer les terminaisons des mots. Les caractères restent reconnaissables, malgré un tracé synthétique et épuré de chaque lettre.


Conclusion

Petites filles dans les années 90/2000, on s'est fait répéter en boucle que "le masculin l'emporte sur le féminin". Aujourd’hui, dans la mesure du possible, on essaie de s'exprimer en écriture inclusive et de se questionner sur l'inclusion et l'accessibilité dans nos créations. L'écriture inclusive n'est pas une baguette magique qui résout tous les problèmes, mais un outil parmi d'autres pour valoriser la diversité et rendre visible ce que la langue effaçait.


La langue évolue. Ce n'est ni une fatalité, ni une régression, ni une atteinte à l'histoire de la langue française, simplement un ajustement de l'expression écrite ou orale.


Entre pétitions, circulaires ministérielles et prises de position tranchées de l'Académie française, l'écriture inclusive cristallise en réalité un débat bien plus large sur ce que doit être une langue commune : un outil stable et transmissible, ou un objet vivant, capable d'évoluer avec les rapports de pouvoir qui traversent la société.


Votre avis sur la question nous intéresse, n'hésitez pas à nous en parler !


Comme toujours, nos sources :


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