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Comment représenter graphiquement l’IA quand elle n’a pas de forme

  • Photo du rédacteur: lesalfredines
    lesalfredines
  • 5 janv.
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 janv.

Petit disclaimer nécessaire : cet article n’a pas pour objectif d’expliquer ce qu’est l’IA d’un point de vue technique, ni de trancher le débat sur ses usages, ses risques ou ses promesses.

S’il est intéressant de s’attarder aujourd’hui sur les représentations graphiques de l’IA, c’est parce qu’on touche à quelque chose d’assez rare en graphisme : la nécessité de représenter un objet radicalement nouveau, sans héritage visuel clair, sans iconographie stabilisée, sans consensus culturel préexistant.

Contrairement à d’autres révolutions techniques, l’image de l’IA ne découle pas d’une matérialité évidente. Elle ne s’impose pas naturellement. Elle est en grande partie construite, projetée, racontée. Autrement dit, dans le cas de l’IA, l’image précède largement la culture.

Pour les graphistes et les designers, la situation est singulière. Il ne s’agit pas d’actualiser des codes existants, mais bien d’inventer un imaginaire visuel presque ex nihilo, avec tout ce que cela implique de responsabilités et de biais.

Le problème général : une IA générique, bleue et abstraite

Face à ce vide iconographique, une imagerie dominante s’est rapidement imposée, en particulier via les banques d’images, les médias et la communication corporate. Cette imagerie est devenue familière : réseaux de points et de lignes, halos lumineux, dégradés bleus ou cyan, silhouettes humaines traversées de circuits. Elle fonctionne bien, car elle est immédiatement reconnaissable et active un imaginaire technologique largement partagé.

Mais cette efficacité visuelle a un revers. Elle produit une IA générique, interchangeable, hors contexte. Une IA sans usage précis, sans acteur identifiable, sans ancrage matériel. Tout ce qui fait sa réalité (données, infrastructures, choix humains,...) disparaît au profit d’une abstraction séduisante.

Le recours quasi systématique au bleu-gris renforce encore cette impression. Couleur associée à la technologie, à la fiabilité et à la neutralité, il installe l’idée d’un système rationnel et objectif, alors même que l’IA est traversée de décisions humaines, de biais et de rapports de pouvoir. Cette imagerie n’explique pas l’IA. Elle la simplifie, la dépolitise et, en creux, la rend plus difficile à interroger.

Voici les résultats de recherche Google Images pour le terme "IA" :

Quand les géants de l’IA inventent leur propre langage visuel

Face à cette iconographie générique, les grandes plateformes d’IA ont adopté une autre stratégie. Plutôt que de représenter « l’IA en général », elles cherchent à positionner "leur" IA, avec un ton, une posture et un récit visuel spécifiques.

On rentre alors dans "l'image de marque" dont on parle si souvent chez Les Alfredines. On ne parle plus ici d’illustrations, mais de systèmes graphiques complets, capables de porter une vision et d’orienter la perception.

ChatGPT / OpenAI : la neutralité conversationnelle

L’identité visuelle de ChatGPT, et plus largement celle d’OpenAI, repose sur une forme abstraite, symétrique et fermée, presque organique. Elle évoque moins une machine qu’un motif stable, continu, sans aspérités. Cette forme, associée à une palette extra-sobre et à une typographie neutre, produit un sentiment de maîtrise et d’équilibre. Rien n’est spectaculaire, rien ne cherche à impressionner. L’IA est présentée comme un espace de dialogue fiable, presque institutionnel.

Graphiquement, ChatGPT ne cherche pas à incarner l’intelligence artificielle. Il cherche à créer un cadre de confiance, à banaliser l’expérience. Ce choix est redoutablement efficace, mais il a un effet clair : la puissance réelle du système et les questions qu’elle pose s’effacent derrière une image lisse et rassurante.

Nous sommes allées faire un tour sur leur charte graphique en ligne et attention... ça ne pique pas les yeux !


Gemini (Google) : l’IA comme continuité produit

Avec Gemini, Google ne cherche pas la rupture. L’identité visuelle s’inscrit dans une continuité évidente avec le reste de l’écosystème de la marque. Dégradés colorés habituels, reprise du G du logo Google, formes fluides, animations douces : l’IA est moins une entité identifiable qu’une matière visuelle diffuse, en mouvement permanent. Il n’y a pas de symbole central fort, pas de figure à mémoriser.

Ce choix graphique traduit une intention précise. Gemini n’est pas présenté comme une révolution, mais comme une fonctionnalité supplémentaire, intégrée à des usages déjà existants. L’IA devient une couche invisible, presque évidente. Le design ne cherche ni à expliquer ni à questionner. Il vise la continuité, l’absence de friction, la familiarité.

Claude (Anthropic) : une IA éditoriale et polymorphe

Le cas de Claude est particulièrement intéressant, car il propose une véritable écriture graphique. Anthropic introduit une forme visuelle mouvante, polymorphe, souvent associée à une teinte orange/corail sur fond beige soutenu. Cette forme n’est jamais figée. Elle change d’échelle, de texture, de comportement. Elle ne représente rien de reconnaissable et ne cherche pas à le faire.

Le choix chromatique est décisif. L’orange rompt frontalement avec le bleu technologique dominant et évoque quelque chose de plus chaleureux, presque culturel. La typographie, sobre et lisible, renforce cette impression. On est clairement dans un univers du texte, de la réflexion, de l’éditorial. Claude n’est pas représenté comme une machine, ni même comme un outil. Il est présenté comme une voix, un partenaire intellectuel capable de tout, une présence.

Ce design est fin et intelligent. Il évite les clichés les plus grossiers. Mais il cadre lui aussi le récit, en laissant hors champ la matérialité du système, son infrastructure et les choix politiques qui le sous-tendent.

Apple Intelligence : l’IA comme effet, presque comme magie

Avec Apple Intelligence, Apple adopte une stratégie encore différente, mais particulièrement révélatrice. L’identité repose avant tout sur des effets visuels : halos lumineux, dégradés irisés, couleurs presque arc-en-ciel. Le symbole utilisé, circulaire et continu, évoque immédiatement des identités déjà installées dans le paysage de l’IA, notamment celles d’OpenAI ou de ChatGPT. On y retrouve cette idée de boucle fermée, de système cohérent, maîtrisé, sans point de rupture apparent. La forme rassure, parce qu’elle est déjà connue. Mais ce cercle est traité avec une palette radicalement différente. Le dégradé multicolore, très expressif, rappelle des codes popularisés par Instagram et, plus largement, par les interfaces sociales contemporaines. On quitte la neutralité institutionnelle pour entrer dans un registre plus émotionnel, plus sensoriel, presque ludique.

Graphiquement, Apple Intelligence opère ainsi une synthèse : une forme rassurante héritée des identités d’IA conversationnelles, combinée à une chromie associée à la créativité et à l’expérience utilisateur. L’IA n’est pas montrée comme une machine, ni même comme un outil, mais comme un effet perceptible, une présence douce qui se manifeste ponctuellement dans l’interface. Ce choix est cohérent avec la philosophie d’Apple, qui cherche depuis longtemps à faire disparaître la technologie derrière l’expérience. Mais il a une conséquence claire : l’IA devient impalpable, difficile à situer, presque magique. Elle est partout et nulle part à la fois.

Graphiquement, Apple Intelligence ne représente pas l’IA. Elle l’enrobe dans un langage visuel familier et séduisant, qui vise moins à expliquer qu’à faire accepter.




Ce que ces représentations ont en commun

Malgré leurs différences, ces identités partagent un point commun fondamental. Elles ne montrent pas ce qui fait concrètement l’IA. Les données, les serveurs, l’énergie, le travail humain restent absents. L’IA est toujours abstraite, fluide, désincarnée, un peu "magique" . Ce n’est pas un mensonge graphique, mais un choix de cadrage. Un choix qui oriente la perception et limite le champ de la critique.

Représenter l’IA n’est pas un exercice décoratif. C’est un acte de narration. Les images que nous produisons, qu’elles viennent des banques d’images ou des grandes plateformes, façonnent notre compréhension et nos attentes. Elles participent à rendre certaines questions visibles, et d’autres acceptables ou invisibles.

Pour les graphistes, l’enjeu n’est donc pas seulement esthétique. Il est culturel et politique. Changer l’image de l’IA, ce n’est pas simplement changer un style. C’est interroger le récit que ces images contribuent à installer.

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